
Ce que nous n’avons pas encore lu
Il y a, dans une boîte, au manoir, des lettres que nous n'avons pas lues.
Nous les avons retrouvées dans le placard du bureau. Le papier a jauni comme jaunit le papier, l'encre a pâli jusqu'à ce brun clair que prend l'encre ferro-gallique quand elle a traversé un siècle. L'écriture est penchée, serrée, difficile. Il faudra du temps, de la lumière, peut-être quelqu'un dont c'est le métier.
Nous aurions pu nous précipiter. Passer une nuit dessus, déchiffrer, tout savoir. Nous ne l'avons pas fait, et nous avons mis longtemps à comprendre pourquoi.
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C'est qu'il y a, avant de lire, un moment qui ne revient jamais.
Tant que nous n'avons pas lu, ces lettres peuvent dire n'importe quoi. Elles contiennent toutes les histoires possibles à la fois. Le jour où nous les lirons, elles n'en contiendront plus qu'une, et toutes les autres mourront. C'est le prix de savoir. On gagne une vérité, on perd un monde entier de vérités possibles.
Alors avant de payer ce prix, nous voulions faire quelque chose avec vous. Nous voulions vous dire ce que nous imaginons.
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Nous imaginons, certains soirs, qu'elles sont d'un homme à sa femme. Qu'il est parti quelque part et qu'il écrit pour dire des choses banales, le temps qu'il fait, la santé d'un cheval, une affaire qui traîne, et qu'à la dernière ligne, chaque fois, il glisse une phrase un peu plus tendre qu'il n'oserait dire de vive voix. Nous imaginons qu'elle les a gardées pour cette dernière ligne, et pour elle seule.
Nous imaginons, d'autres soirs, qu'elles sont d'une femme qui n'a jamais envoyé ce qu'elle écrivait.
Nous imaginons une correspondance de guerre. Deux guerres ont passé sur ce toit. Quelqu'un a forcément écrit d'ici à quelqu'un qui était ailleurs, dans le froid, et quelqu'un a forcément attendu ici des nouvelles qui mettaient trois semaines.
Nous imaginons des lettres d'affaires assommantes, des histoires de fermages et de bois de coupe, où ne surnage qu'une seule phrase, au détour d'un paragraphe, qui dit soudain quelque chose de vrai sur celui qui écrit.
Nous imaginons, et c'est celle que nous préférons, une lettre où quelqu'un décrit une pièce que nous connaissons. La lumière du matin sur un mur qui est encore debout aujourd'hui. Le bruit d'une porte que nous avons peut-être ouverte. Quelqu'un qui, il y a cent ans, aurait pris le temps d'écrire à quelqu'un d'autre que la maison était belle ce jour-là.
Nous imaginons aussi, il faut être honnête, qu'elles ne disent rien. Que ce sont des factures, des convocations, du papier administratif que quelqu'un a rangé sans y penser et que personne n'a jamais rouvert. C'est même l'hypothèse la plus probable. Les archives des maisons sont surtout faites d'ennui conservé par erreur.
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Mais voilà ce que nous avons compris, en repoussant semaine après semaine le moment de les ouvrir.
Ces lettres, quoi qu'elles contiennent, ont déjà réussi quelque chose que nous n'avons pas réussi. Elles ont traversé le temps. Elles ont survécu à ceux qui les ont écrites, à ceux qui les ont reçues, à des successions, à des déménagements, à un siècle d'indifférence, et à un incendie qui a emporté une charpente de cent quarante ans. Le feu a pris le bois, le marbre, le toit. Il n'a pas pris le papier.
Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans. La chose la plus fragile de la maison est la seule qui soit intacte.
Nous vous écrivons chaque dimanche des lettres qui n'existent pas. Elles s'affichent, vous les lisez, elles disparaissent dans un dossier quelque part sur un serveur que nous ne verrons jamais. Dans cent ans, il ne restera rien de ce que nous vous écrivons ce soir, sauf pour ceux d'entre vous qui les reçoivent sur du papier et qui les rangeront dans une boîte.
C'est peut-être ça que ces lettres non lues sont venues nous dire, avant même qu'on les ouvre. Qu'écrire à quelqu'un est un geste plus long que nous. Que celui qui a écrit ces pages ne savait pas qu'il écrivait aussi, accessoirement, à deux hommes du siècle suivant en train de reconstruire son toit.
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Nous les lirons. Bientôt, cet automne peut-être, quand les journées raccourciront et qu'on aura à nouveau du temps pour les choses lentes. Nous vous dirons ce qu'elles contiennent, dans une lettre qui portera un autre nom que celle-ci.
Mais avant, nous voulions garder ce moment. Celui où tout est encore possible.
Et si vous avez, vous aussi, quelque part chez vous, une boîte que vous n'avez jamais ouverte, une lettre d'un grand-père, un carnet dont vous connaissez l'existence sans en connaître le contenu, sachez qu'il n'y a pas d'urgence. Ce qui vous attend là a déjà attendu très longtemps. Il attendra encore un peu.
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P.-S. - Un mot pratique, puisqu'il est question de papier ce soir.
Les inscriptions au Club des Lettres d'Egmont viennent d'ouvrir pour le mois de septembre. C'est la version papier de ces lettres : chaque mois, les lettres du mois écoulé imprimées et gaufrées en relief, une photographie du manoir, une vignette à collectionner et une surprise, le tout posté chez vous. Pour recevoir l'envoi de septembre et ses surprises, il faut s'inscrire avant le 1er Septembre, les enveloppes partant le 5 Septembre.
Rien ne change pour vous si vous restez ici : la lettre du dimanche reste entière, gratuite et fidèle, comme depuis le premier jour. Mais il y a peut-être, dans ce que vous venez de lire, une raison de préférer le papier. Ces lettres-ci disparaîtront avec le serveur qui les héberge. Celles du Club, non. Elles vieilliront chez vous, elles jauniront lentement, elles prendront cette odeur qu'ont les vieux papiers dans les boîtes. Et un jour, dans très longtemps, quelqu'un les retrouvera au fond d'un tiroir et se demandera qui étaient ces deux-là, qui écrivaient chaque dimanche depuis un manoir en reconstruction.
À dimanche prochain.
Dimitri & David
