Celle qui a donné son nom au manoir

Il faut qu'on vous fasse un aveu. Le manoir ne s'est pas toujours appelé Egmont.

Pendant plus d'un siècle, il a porté un autre nom, plus modeste, presque tendre : la Colinette. Parce qu'il est bâti sur une colline, tout simplement. C'est le nom qu'on trouve sur les vieux papiers, celui que les anciens du village emploient encore parfois. Un joli nom de manoir, un nom qui ne demande rien à personne.

Alors pourquoi Egmont ? C'est une histoire qu'on vous doit depuis longtemps. Dans la lettre sur les Bordier, on vous avait promis de revenir sur ce nom, et de vous dire pourquoi le rôle d'Adolphine résonnait tant pour nous. Voici cette lettre.

Il faut d'abord vous parler d'une femme née en 1740, que l'histoire appelle Septimanie d'Egmont.

C'est David qui l'a trouvée, au détour de ses lectures. Il faut dire qu'il passe sa vie dans les livres d'histoire et de littérature, et qu'il en rapporte régulièrement des trésors. Celui-là nous a arrêtés net.

Septimanie était la fille du maréchal de Richelieu. Mariée à quinze ans au comte d'Egmont, elle aurait pu n'être que cela : une fille de, une épouse de, un nom dans un arbre généalogique. Elle en a décidé autrement. Dans son salon parisien défilaient Voltaire, Rousseau, tout ce que le siècle comptait d'esprits libres. Elle a tenu tête à la du Barry, la favorite du roi, quand tant d'autres courbaient l'échine. Et quand le futur roi de Suède, Gustave III, est passé par Paris en 1771, c'est elle qui l'a marqué au point qu'il a continué de lui écrire pendant tout le début de son règne. Elle ne lui parlait pas de la pluie sur Stockholm. Elle ambitionnait d'en faire un roi éclairé, un roi philosophe. Les historiens lui attribuent une influence réelle sur la tournure libérale de ses premières années de règne. Un historien de notre époque l'a rangée parmi les femmes des Lumières et l'a surnommée la princesse républicaine.

Le jour de son couronnement, Gustave III lui a écrit une lettre de douze pages. Le lendemain, il portait un habit à ses couleurs, lilas et blanc. Un roi, le jour le plus important de sa vie, qui prend le temps d'écrire douze pages à une femme restée à Paris, puis qui s'habille pour elle. Voilà ce que cette femme inspirait.

Elle est morte à trente-trois ans, en 1773, probablement de la tuberculose. Et l'histoire, qui a tant retenu son père, son mari, son roi, l'a doucement rangée dans les marges. Une femme brillante, progressiste, juste, influente au point de façonner un règne par lettres, et dont le nom ne survit aujourd'hui que dans quelques biographies et dans les archives d'une université suédoise, où dorment encore ses lettres à Gustave.

Quand nous avons acheté la Colinette, nous savions qu'on lui rendrait sa dignité de manoir, et qu'un manoir porte un nom. On a cherché longtemps. Et quand David a raconté l'histoire de Septimanie, il n'y a pas eu de débat. C'était elle.

Parce que ce qu'on aime dans cette femme, c'est précisément ce que l'histoire a voulu en faire : une note de bas de page. Une femme puissante que les siècles ont tenté d'oublier, et dont la mémoire, pourtant, continue de résonner pour qui prend la peine de la chercher. En donnant son nom au manoir, on ne décorait pas une façade. On faisait entrer chez nous une femme des Lumières, éclairée, libre, épistolière. Il nous plaisait assez qu'une maison d'où partent chaque dimanche des lettres porte le nom d'une femme qui a passé sa vie à en écrire.

Et puis il y a Adolphine.

Vous vous souvenez d'elle. Adolphine Camus, l'épouse d'Alphonse Bordier, celle dont la dot a permis de bâtir ce manoir, et qui est morte en 1911, juste avant son achèvement, sans jamais l'habiter. Deux femmes que tout sépare : un siècle et demi, un rang, un destin. Et pourtant la même histoire, au fond. Deux femmes sans qui rien n'aurait existé, le manoir pour l'une, un règne éclairé pour l'autre, et que les récits officiels ont laissées dans l'ombre de leurs maris, de leurs pères, de leurs rois. L'histoire retient Alphonse, qui a fait construire. Elle oublie Adolphine, qui a rendu la construction possible. Elle retient Gustave III et ses réformes. Elle oublie celle qui les lui soufflait, lettre après lettre.

Ce manoir, on a fini par le comprendre, est une maison de femmes effacées. Il a été payé par l'une, il porte le nom de l'autre. Et quelque chose nous dit que ce n'est pas un hasard si c'est cette maison-là qui nous a choisis, nous qui savons un peu, à notre échelle, ce que c'est que d'exister en marge des récits officiels.

Alors quand vous lirez Egmont, en haut de ces lettres ou sur le pilier du portail un jour prochain, vous saurez. Ce n'est pas un nom de famille. Ce n'est pas un héritage. C'est un hommage, et une manière de dire que dans cette maison, on n'oubliera plus les femmes qui rendent les choses possibles.

Un jour, on vous racontera aussi comment chaque pièce du manoir a reçu son nom. Car elles en ont un, désormais, chacune le sien, et ce n'est pas un hasard non plus. Mais chaque chose en son temps.

À dimanche prochain.

Dimitri & David

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Ps : Le Tome I du Club des Lettres d’Egmont est envoyé par la poste demain, lundi 6 juillet à 9h00. Toutes les inscriptions après ce soir 00h recevrons donc le Tome II à partir du 5 Aout.

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