
Le village d’avant le manoir
Nous vous parlons souvent du manoir, et presque jamais de ce qui l'entoure. C'est une injustice qu'on voudrait réparer ce soir, parce que le manoir n'est pas posé au milieu de nulle part. Il est posé au bord d'un village qui existait mille ans avant lui, et qui a des histoires à faire pâlir bien des châteaux.
Ce village s'appelle Cloyes les trois-rivières.
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Il faut imaginer un bourg au bord du Loir, à l'endroit où trois rivières se rejoignent, sur une route que le monde emprunte depuis toujours. Les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle y faisaient halte, à l'église, avant de reprendre leur marche vers le sud et le blé de la Beauce y descendait vers la vallée. On a retrouvé, sur les hauteurs qui dominent le bourg, des objets gallo-romains et mérovingiens : des gens vivent ici, au bord de cette eau, depuis bien avant que la France ne s'appelle la France. Même le nom du village est ancien à en donner le vertige. Cloyes viendrait d'un vieux mot d'origine gauloise, cloie, la claie, la clôture, un enclos. Un endroit fermé où l'on est chez soi.
Et puis il y a l'histoire que nous préférons, et que presque personne ne connaît en dehors d'ici.
En 1212, il y a huit siècles, un jeune berger de Cloyes nommé Étienne se met à dire qu'il a reçu un message de Dieu. Il quitte ses bêtes et se met en marche. Et là se produit une chose que personne ne sait expliquer : ils le suivent. Des enfants, des adolescents, des pauvres, par centaines puis par milliers, venus de toute la région, marchent derrière ce garçon vers Saint-Denis, pour voir le roi de France, avec l'idée folle d'aller délivrer Jérusalem. L'histoire a retenu cet épisode sous un nom qui fait encore rêver et frémir : la Croisade des enfants. Le roi Philippe Auguste, consulté, leur ordonna de rentrer chez eux et on perd la trace d'Étienne à la fin de cette année-là. Les historiens débattent encore de tout, du nombre, de l'âge des marcheurs, de la part de légende. Une seule chronique de l'époque donne le nom du meneur et celui de son village, et ce village, c'est le nôtre.
Un berger de Cloyes les trois-rivières a fait marcher des milliers de gens sur un rêve. Quand on doute, certains soirs, de notre propre folie, on se dit qu'ici, visiblement, c'est une tradition.

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Les siècles ont passé sur le bourg. François Ier l'érigea en ville en 1545. Et à la fin du XIXe siècle, il s'est produit ici quelque chose qui nous concerne directement.
Le chemin de fer venait de désenclaver la vallée. La bourgeoisie des villes, enrichie par le commerce et l'industrie, s'est mise à rêver de campagne. Et autour des vieux bourgs comme Cloyes, on a vu s'élever une génération nouvelle de maisons, qui n'étaient ni des châteaux ni des fermes : les manoirs. Des maisons de plaisance, bâties non pour se défendre mais pour être heureuses, avec des parquets en point de Hongrie, des cheminées de marbre et des parcs plantés d'essences qu'on faisait venir de loin. Des maisons d'un genre nouveau pour une époque nouvelle, construites par des hommes qui n'avaient pas tous de blason mais qui avaient travaillé.
C'est exactement l'histoire de notre manoir. En 1890, un épicier parisien nommé Alphonse Bordier, enrichi derrière son comptoir, fit bâtir sur une colline de Cloyes la maison de ses rêves, financée par la dot de sa femme Adolphine. Il n'était ni comte ni marquis. Il pesait du café. Et sa maison, cent quarante ans plus tard, est toujours là -c'est de sa charpente que nous vous parlions cet hiver, c'est dans son jardin que nous avons pris la décision de reconstruire.
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Voilà ce qu'on voulait vous dire ce soir. On croit toujours qu'un manoir est une chose qui se suffit, posée dans son parc, derrière son portail. C'est faux. Un manoir est la dernière phrase d'une très longue histoire écrite par un village. Sans le bourg au bord de l'eau, sans la route des pèlerins, sans le blé, sans le chemin de fer, sans mille ans de vie accumulée à cet endroit précis, personne n'aurait jamais bâti la Colinette sur sa colline.
Alors quand nous reconstruisons, ce n'est pas seulement une maison que nous réparons. C'est le dernier chapitre en date d'un village qui raconte des histoires depuis huit cents ans - un village d'où un berger est parti un jour changer le monde, et où deux types un peu fous ont décidé, une nuit de novembre, de ne pas laisser le feu avoir le dernier mot.
Étienne n'a jamais atteint Jérusalem. Mais huit siècles plus tard, on parle encore de lui. C'est peut-être ça, la leçon de Cloyes : ici, les rêves comptent plus que leur réussite.
À dimanche prochain.
Dimitri & David,
