Ce qui ne peut pas aller plus vite

Nous vivons, depuis l'incendie, à deux vitesses qui ne se rencontrent jamais.

Il y a la vitesse d'internet, où une vidéo d’une minute résume trois semaines de chantier, où tout ce que nous faisons est vu, commenté, partagé dans l'heure. Et puis il y a la vitesse du manoir. Celle des dossiers d'expertise qui avancent au rythme des courriers recommandés, celle des artisans qui ne se pressent pas, parce que leurs métiers ne connaissent pas la hâte. Celle des murs qui sèchent, des saisons qui passent, du jardin qui pousse. Nous passons nos journées à faire la navette entre ces deux mondes, et nous voulions, ce dimanche, vous parler du second, du monde lent.

Ce que personne ne vous dit, quand vous vous lancez dans la restauration d'une vieille demeure, c'est que l'essentiel du travail consiste à attendre.

Attendre des réponses qui mettent des semaines à venir. Attendre qu'un traitement fasse effet, qu'un devis arrive, qu'une conclusion d'expert soit rendue, qu’une livraison arrive. Attendre que ce soit le bon moment, la bonne saison, le bon corps de métier dans le bon ordre. Nous qui venions d'un monde où tout répond dans la minute, nous avons découvert un monde où tout répond dans le mois. Les premières semaines, cette lenteur nous rendait fous, nous rafraîchissions nos boîtes mail comme on secoue un arbre en espérant que quelque chose tombe.

Et puis, doucement, quelque chose a changé, pas la lenteur : nous.

Ce sont les artisans qui nous ont appris. Regardez notre ferronnier, celui qui a pris soin du portail, il l'a démonté vantail par vantail, patiemment, comme on déshabille un blessé. Il aurait pu aller plus vite, il ne l'a pas fait, parce qu'aller plus vite, dans son métier, c'est abîmer. La lenteur n'est pas chez lui un défaut de rendement, c'est la forme que prend le soin. Un geste précipité se voit pendant cent ans sur du fer forgé. Un geste patient aussi.

Le jardin nous a enseigné la même chose autrement. Lui n'a jamais eu peur de rien, ni du feu, ni des experts, ni du calendrier, les hortensias ont dormi tout l'hiver comme ils étaient censés le faire, puis se sont réveillés au printemps comme si de rien n'était. Le jardin ne rattrape jamais de retard, parce qu'il n'en prend jamais. Il va exactement à la vitesse à laquelle vont les choses vivantes, et cette vitesse ne se négocie pas.

Il y a un paradoxe, pourtant, que nous n'avons compris que récemment.

La décision de reconstruire, elle, n'a pris qu'une nuit, quelques heures dans un jardin gelé, et c'était réglé, définitivement, sans retour. Les décisions importantes de notre vie ont toutes été rapides. Se choisir. Acheter le manoir. Reconstruire. À chaque fois, quelques heures à peine, et une certitude.

Ce qui est lent, ce n'est jamais la décision, c'est la preuve. On décide en une nuit, et on passe deux ans à tenir cette décision, jour après jour, courrier après courrier, pierre après pierre. La nuit du 20 novembre nous a demandé du courage, les six mois qui ont suivi nous ont demandé autre chose, qui a moins de panache et plus de valeur : de la constance et de la determination à faire valoir nos droits. Le courage fait les belles histoires, la constance fait les manoirs.

Et c'est peut-être ça, au fond, que ce manoir est en train de nous apprendre. Nous appartenons à une génération à qui l'on a promis que tout pouvait être rapide : les réponses, les succès, les livraisons, les amours. Le manoir, lui, nous oppose tranquillement ses cent quarante ans et nous dit que rien de ce qui dure ne s'est fait vite. Sa charpente avait mis des mois à être levée, son fer avait été forgé coup par coup, son parc avait mis un siècle à devenir ce qu'il était. Tout ce que nous aimions dans cette maison était lent. Il serait étrange de vouloir la sauver avec de la hâte.

Alors nous apprenons. Mal, certains jours. Il nous arrive encore de pester contre un silence qui dure, de compter les semaines perdues, de rêver d'un monde où les choses iraient au rythme de notre impatience. Mais de plus en plus souvent, il nous arrive aussi de trouver dans cette lenteur quelque chose qui ressemble à un abri. Tout ce qui compte dans nos vies d'aujourd'hui, ce chantier, ce couple, ces lettres que nous vous écrivons chaque dimanche, existe à la vitesse lente. Peut-être que c'est cela, la vraie ligne de partage. Pas entre ce qui est rapide et ce qui est lent, mais entre ce qui passe et ce qui reste.

Le manoir ne peut pas aller plus vite. Nous avons fini par comprendre que c'était une grâce, et non un obstacle. Ce qui ne peut pas aller plus vite vous oblige à rester. Et en restant, on construit.

À dimanche prochain.

Dimitri & David

✦ ✦ ✦

Ps : Nous avons lancé un nouvel Instagram pour notre Club de lettres, n’hésitez pas à y faire un tour

Keep Reading