Vos folies
Il y a quelques semaines, nous vous avons posé une question. Nous vous avons demandé quelle était votre folie, la vôtre, celle que vous portez, celle que vous feriez si rien ne vous retenait.
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Nous pensions recevoir des projets de maisons. Des granges à retaper, des longères repérées sur des sites d'annonces, des volets à repeindre. Nous en avons reçu, bien sûr, mais nous avons reçu autre chose, et c'est de cela que nous voulons vous parler ce soir.
Nous avons reçu des centaines de réponses qui ne parlaient pas de pierres. Des réponses qui parlaient de vies. Une femme qui veut se reconstruire elle-même, après des années qui l'ont défaite morceau par morceau, et qui nous écrit qu'elle n'a plus personne d'autre à qui le confier. Un homme qui reste, depuis des décennies, là où il sait qu'il ne devrait plus être, et qui regarde les projets des autres comme on regarde le soleil depuis une pièce fermée. Une femme dont les amis ont toujours dit qu'elle était née pour créer, et qui a rangé ce talent quelque part, comme on range une robe trop belle en se disant qu'une occasion viendra. Un homme qui rêve d'océans depuis toujours, et qui n'est jamais parti.
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Et puis il y a eu toutes les autres. Tant d'entre vous; des femmes, surtout, et cela nous a frappés; qui nous ont écrit en substance la même chose : ma folie attendra. À cause du couple. À cause des enfants. À cause de l'âge. À cause de ce qu'on dirait. Parce que ce n'est pas raisonnable. Parce que ce n'est pas le moment. Parce que ce n'est plus de mon âge.
Nous avons lu ces lettres le soir, à deux, et il y a des soirs où nous n'avons rien dit après, parce qu'il n'y avait rien à dire.
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Alors ce dimanche, nous voudrions vous répondre. Pas avec des conseils — nous n'en avons pas, et nous nous méfions des gens qui en ont. Juste avec ce que nous savons, depuis l'intérieur de notre propre folie.
Quand nous avons acheté le manoir, on nous a dit que ce n'était pas raisonnable. On nous l'a dit avec des mots gentils, avec des mots inquiets, parfois avec des mots durs. Trois agents immobiliers nous avaient prévenus, chacun avec la même expression : c'est un projet. Tout le monde voyait le gouffre. Nous voyions autre chose, sans très bien savoir quoi. Nous avons signé quand même.
Puis le manoir a brûlé, et pendant quelques heures, dans la nuit, tous ceux qui nous avaient dit que ce n'était pas raisonnable ont eu raison. Voilà ce qu'on ne vous dit jamais sur les folies : il y a un moment où les prudents ont raison. Où tout s'effondre exactement comme ils l'avaient prédit. Ce moment-là existe, nous l'avons traversé, et nous n'allons pas vous mentir en prétendant qu'il n'arrive jamais.
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Mais voilà l'autre chose qu'on ne vous dit jamais. Au matin, debout dans le jardin gelé devant les murs noircis, nous n'avons pas regretté d'avoir acheté le manoir. Pas une seconde. Nous avons eu mal, nous avons eu peur, nous avons douté de tout : sauf de ça. Et c'est cette nuit-là que nous avons compris quelque chose qui ne nous a plus quittés : on se remet d'un échec. On ne se remet pas d'un renoncement. L'échec fait mal puis devient une histoire. Le renoncement ne fait pas mal — c'est pire. Il s'installe. Il devient une pièce de la maison, qu'on referme doucement, et devant laquelle on passe chaque jour en évitant de regarder la porte.
Difficile ne veut pas dire impossible. Difficile veut seulement dire qu'il faudra y mettre plus de cœur que prévu. Le manoir nous l'apprend chaque semaine : tout y est plus difficile que prévu, tout y demande plus de cœur que prévu, et c'est précisément pour cela que ce projet nous rend vivants. Une vie sans difficulté choisie n'est pas une vie paisible. C'est une vie en attente.
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Et puis il y a cette question de l'âge, qui revenait dans tant de vos lettres. Ce n'est plus de mon âge. Nous voudrions vous raconter quelque chose. L'homme qui a vécu dans ce manoir avant nous s'est éteint à plus de cent ans. Avant lui, un épicier parisien l'a fait construire alors qu'il avait déjà vécu toute une vie. Cette maison a vu passer des existences entières, et ce qu'elle nous enseigne, c'est que les vies sont longues — bien plus longues que les délais qu'on s'impose. À quarante ans, il vous reste peut-être un demi-siècle et à soixante, des décennies. Le seul âge auquel il est trop tard pour commencer, c'est celui qu'on n'atteindra pas.
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Nous ne vous dirons pas de tout quitter demain. Les vraies folies ne se font pas sur un coup de tête, la nôtre a demandé des années d'économies, des mois de recherche, et elle nous demande encore tout. Mais nous voudrions vous dire ceci, à vous qui nous avez confié des rêves qui dorment : un rêve qui dort n'est pas un rêve mort. Il attend. Et il n'attend pas une grande décision spectaculaire. Il attend un premier pas minuscule, une annonce qu'on regarde vraiment, un carnet qu'on ouvre, un cours auquel on s'inscrit, une conversation qu'on ose enfin avoir. Les folies ne commencent jamais par un saut. Elles commencent par un pas.
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À celle qui se reconstruit : vous avez déjà commencé, puisque vous avez trouvé les mots pour le dire. À ceux qui restent : une porte fermée depuis trente ans s'ouvre de la même manière qu'une porte fermée depuis un jour. À celle dont le talent dort : les amis qui vous disaient née pour ça ne vous faisaient pas un compliment, ils vous donnaient une information. À celui qui rêve d'océans : les bateaux partent à tout âge.
Vous nous avez confié vos folies. Nous les gardons précieusement, comme tout ce que vous nous écrivez. Et nous espérons qu'un jour, dans un an ou dans dix, certains d'entre vous nous écriront à nouveau pour nous dire : ça y est. J'ai commencé.
Ces lettres-là, nous les attendrons.
À dimanche prochain.
Dimitri & David
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