L’écrivain qui est passé par ici

Au printemps 1886, un homme descend du train et s'installe pour une semaine dans notre coin de vallée. Il a quarante-six ans, il est déjà l'écrivain le plus célèbre et le plus scandaleux de France, et il est venu chercher quelque chose de précis : des paysans. Il s'appelle Émile Zola.

Il prépare alors le quinzième roman de sa grande fresque des Rougon-Macquart, et il veut parler de la terre, de ceux qui la travaillent et de ceux qu'elle dévore. Pendant des jours, il arpente la région entre Cloyes, Châteaudun et Romilly-sur-Aigre. Il remplit ses carnets d'enquête d'une écriture serrée : des notes sur les fermes, des plans qu'il dessine lui-même, l'agencement d'une cour carrée, des scènes de marché à Cloyes. On raconte qu'il suivit un médecin dans sa tournée pour approcher les habitants. Il regarde tout, il note tout. C'est sa méthode : voir avant d'écrire.

Le 6 mai 1886, depuis Châteaudun, il écrit à un ami une lettre que nous aimons beaucoup :

« Je tiens le coin de terre dont j'ai besoin. C'est une petite vallée à quatre lieues d'ici, dans le canton de Cloyes, entre le Perche et la Beauce. J'y aurai tout ce que je désire, de la grande culture et de la petite, un point central bien français, un horizon typique, très caractérisé, une population gaie, sans patois. Enfin le rêve que j'avais fait. »

Le rêve qu'il avait fait. Zola a cherché dans toute la France un endroit qui dise le pays tout entier, et il l'a trouvé ici. Dans notre vallée. Celle que nous voyons chaque jour.

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Le roman paraît l'année suivante, en 1887. Il s'appelle La Terre, et c'est un choc. Zola y peint la paysannerie comme personne n'avait osé : sans pittoresque, sans attendrissement, avec une violence qui fit scandale dans la France entière. Romilly-sur-Aigre, le village voisin, y devient « Rognes ». Et au cœur du livre, il y a une passion qui ronge tous les personnages, une faim plus forte que les liens du sang : posséder la terre. On s'y déchire pour un champ, on s'y ruine pour un arpent, on y détruit sa propre famille pour quelques sillons. C'est un livre noir sur ce que le désir de possession fait aux hommes.

Et puis il y a ce détail qui nous a arrêtés net, quand nous avons lu les descriptions du roman. Dans le vrai Romilly se dresse un château, le Jonchet, bien vivant. Mais dans le village du roman, Zola a changé une chose : le château de Rognes n'est plus qu'une ruine. Comme si, dans ce monde dévoré par la faim de posséder, il fallait que la grande demeure soit tombée.

Nous avons souri en découvrant ça. Pas un sourire joyeux, le sourire de deux personnes qui vivent depuis huit mois dans un manoir en ruine, et qui découvrent que le plus grand écrivain du siècle, en passant par ici, avait imaginé exactement cette image.

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Trois ans après le passage de Zola, en 1890, un épicier parisien nommé Alphonse Bordier commençait à bâtir, sur une colline de Cloyes, la maison que nous habitons aujourd'hui.

Nous ne savons pas si Alphonse a lu La Terre. Mais nous savons une chose : il aurait pu en être un personnage. Un commerçant de Paris, enrichi derrière son comptoir, qui rêve de pierre et de campagne, c'est un héros de Zola à s'y méprendre, lui qui a passé sa vie à raconter les boutiquiers, les halles, l'argent qui monte et qui veut se poser quelque part. Le manoir est né exactement dans le monde que Zola venait de décrire : cette vallée de blé et de désir, où la terre était la seule richesse qui comptait vraiment.

Ce roman nous a appris quelque chose sur nous-mêmes.

Car La Terre raconte ce qui arrive quand on veut posséder à tout prix. Et s'il y a bien une leçon que le manoir nous a enseignée, depuis la nuit du 20 novembre, c'est le contraire. Nous vous l'écrivions dans la lettre sur les Bordier : nous avons cru acheter une maison, nous avons hérité d'un relais. Ce manoir ne nous appartient pas plus qu'il n'a appartenu à Alphonse ou aux Oudeyer. Nous en sommes les gardiens, le temps d'une vie. La faim de posséder détruit, Zola l'a montré mieux que personne, le soin de transmettre construit. Toute la différence entre son livre et notre histoire tient dans ces deux verbes.

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Il nous plaît de penser à cet homme en redingote, carnet en main, marchant dans les rues de Cloyes un jour de marché du printemps 1886, notant tout, dévisageant tout le monde, quatre ans avant que la première pierre de notre maison ne sorte de terre. Il cherchait « le rêve qu'il avait fait ». Nous aussi, nous sommes venus ici chercher un rêve que nous avions fait. La vallée a cette patience-là : elle attend que les rêveurs passent, elle les regarde faire, et elle reste.

Zola est reparti écrire son chef-d'œuvre. Nous, on reste. Il y a un toit à finir.

À dimanche prochain.

Dimitri & David,