
Nous sommes allés chez son père
Ce week-end, nous avons fermé le portail derrière nous et nous sommes allés à Versailles.
On a fait ce que tout le monde y fait : la file d'attente (très, trop longue), la galerie des Glaces au milieu de cent langues différentes, les jardins trop grands pour une seule journée. Et puis, quelque part entre deux salons dorés, une pensée nous a rattrapés, qui a changé la visite.
Nous étions chez le père de Septimanie, entre autres.
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Vous vous souvenez de Septimanie d'Egmont, celle qui a donné son nom au manoir. La salonnière des Lumières, l'amie de Gustave III, la femme que l'histoire a rangée dans les marges et que nous avons fait entrer chez nous. Nous vous avons raconté sa vie. Nous ne vous avons presque rien dit de son père.
Il s'appelait Louis François Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal. Et c'était, comment dire cela poliment, l'homme le plus scandaleux de son siècle.
Il a connu la Bastille trois fois avant trente ans. La première à quinze ans, pour un empressement trop visible auprès d'une demoiselle de la cour. La deuxième pour un duel. La troisième pour un complot contre le Régent, si mal ficelé qu'il y survécut sans peine. On raconte qu'il s'y fit des amis. À vingt-quatre ans, on l'élit à l'Académie française malgré une orthographe désastreuse, et son discours de réception fut, selon toute vraisemblance, écrit par un autre. À vingt-six ans, ambassadeur à Vienne, où ses dîners comptèrent presque autant que sa diplomatie. Les femmes se disputaient cet homme au sens propre : deux grandes dames de la cour, madame de Nesle et madame de Polignac, se battirent en duel au pistolet à cause de lui. Il y eut du sang. Il choisit l'autre.
Et pourtant, le personnage ne se réduit pas à ses frasques. À Fontenoy, c'est lui qui décide la charge qui emporte la bataille. En 1756, il arrache Port-Mahon aux Anglais, et Louis XV fait chanter un Te Deum en son honneur. La légende veut même que son cuisinier, à court de crème ce jour-là, ait inventé pour fêter la victoire une sauce à l'huile et à l'œuf qu'on aurait appelée la mahonnaise. Si c'est vrai, la mayonnaise est une victoire militaire. L'année suivante, en revanche, sa campagne de Hanovre tourne au pillage en règle, il en revient si ostensiblement enrichi qu'il se fait bâtir à Paris une folie que les Parisiens, par dérision, baptisent le pavillon de Hanovre. Le surnom lui est resté collé. Le pavillon existe toujours, remonté pierre par pierre dans le parc de Sceaux.

Ajoutez une correspondance d'un demi-siècle avec Voltaire, une charge de Premier gentilhomme de la Chambre, ce qui veut dire qu'il vivait là, dans les appartements que nous avons traversés dimanche au milieu des touristes, et vous n'aurez encore qu'une partie du tableau. Car voici notre détail préféré : il a servi trois rois, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et il s'est marié sous le règne de chacun d'eux. La troisième fois à quatre-vingt-quatre ans, avec une femme de trente-huit ans sa cadette, bal au pavillon de Hanovre et feu d'artifice devant la foule des boulevards. Il est mort à quatre-vingt-douze ans, dans son lit, un an avant la Révolution, comme s'il avait tenu à sortir avant que le décor ne s'écroule. Vu la vie qu'il avait menée, mourir si vieux et si tranquillement relève du miracle ou de l'insolence.
Voilà le père. Et voilà ce qui nous fascine : de cet homme-là est née Septimanie.
Elle a grandi dans l'ombre de ce père éblouissant et impossible. Elle aurait pu n'être que sa fille, un ornement de plus dans la collection Richelieu, mariée à quinze ans à un grand nom comme on place un actif. Elle a pris exactement le contre-pied. Là où le père collectionnait les conquêtes, elle a rassemblé des esprits. Là où il servait les favorites, elle a tenu tête à la du Barry, que son propre père soutenait. Là où il incarnait tout ce que l'Ancien Régime avait de brillant et de creux, elle rêvait de rois philosophes et de règnes justes. Le père a passé sa vie à plaire. La fille a passé la sienne à penser. Ils portaient le même nom, et ils en ont fait deux choses opposées.
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En marchant dans ces salons, dimanche, on pensait à ça. On hérite d'un nom. On n'hérite pas d'un destin.
Et on pensait, forcément, à notre manoir, qui porte le nom de la fille et pas celui du père. Ce n'est pas un hasard, et c'est même toute l'histoire. Versailles est plein de Richelieu, de ces noms qui écrasent, qui brillent, qui prennent toute la lumière. Notre maison, elle, porte le nom de celle qu'on ne voyait pas. La fille qui a fait de son héritage autre chose que ce qu'on attendait d'elle.
On est rentrés ce soir à Cloyes. Après les ors de Versailles, notre chantier, ses échafaudages et ses murs noircis avaient quelque chose de très modeste. Mais en refermant le portail, on s'est fait la réflexion qu'on préférait ça : une maison qui porte le nom d'une femme qui pensait, plutôt qu'un palais plein de noms qui brillaient. Chacun ses racines. Nous, on a choisi les nôtres.
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P.-S. — Un mot de service, court, parce que le calendrier l'impose : l'enveloppe de septembre du Club part dans quelques jours, et il ne reste deux jours pour s'inscrire et la recevoir. Passé mercredi soir, la prochaine sera celle d'octobre.
À dimanche prochain.
Dimitri & David
