
La nuit du 20 novembre
Le 20 novembre 2025 était un jeudi ordinaire. Nous étions chez nous, en Haute-Savoie, à cinq cents kilomètres du manoir. Dehors, il faisait froid. À l'intérieur, on travaillait sur la suite du chantier.
Deux mois plus tôt, en septembre, nous avions signé l'achat. Le manoir d'Egmont, 1890, 420 mètres carrés, parquet à bâtons rompus, cheminées en marbre, un parc de dix mille mètres carrés, avait été abandonné pendant dix ans avant que nous le découvrions, par hasard, un week-end où nous étions partis voir Chambord. On avait visité, tombés amoureux et puis acheté.
Le projet était précis : 200 jours de travaux pour rendre le manoir habitable, et l'été suivant, en 2026, nous y marier. Nous nous étions déjà unis civilement. Cette fête au manoir, ce serait l'autre mariage : le grand. Celui qu'on voulait offrir à nos familles, à nos amis, à nous-mêmes, dans un lieu qu'on aurait sauvé de l'oubli.
À la mi-novembre, nous avions fini le nettoyage de la couverture et charpente. La toiture avait été refaite, le traitement de la mérule terminé, littéralement le jour même de l’incendie. C'étaient les plus gros chantiers, les plus chers et les plus angoissants. On respirait enfin. La phase pénible était derrière nous, la suite, décoration, aménagement, mise en valeur, serait la phase agréable, celle qu'on attendait depuis le début.
Ce jeudi soir, on était rentrés. Le chantier était en pause le temps que le traitement de la mérule fasse effet. Demain serait un autre jour.
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Le téléphone sonne à 23 heures. Je décroche (Dimitri).
C'est la gendarmerie. La voix est posée, professionnelle. Elle nous dit que le manoir brûle. Qu'il faut venir.
Notre première réaction est de ne pas y croire, on pense à un canular, à un mauvais numéro, à une erreur. Cinq cents kilomètres de distance, deux mois de travaux, une charpente qu'on vient de refaire, ce n'est pas possible que ce soit en train d'arriver. Pas maintenant, pas nous.
On appelle des amis qui habitent dans la région. On leur demande d'aller vérifier. C'est une demande étrange, on leur dit qu'on a peut-être un canular, qu'on espère que ce n'est rien. On y croit vraiment. On veut le penser.
Quelques minutes plus tard, ils nous rappellent. Le manoir brûle pour de vrai. Les pompiers sont sur place depuis un moment. La toiture est embrasée. Il faut venir.
On prend les clés de la voiture sans dire un mot.
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La route a duré cinq heures et demie.
On est partis vers minuit. On est arrivés à 5h30 du matin. Entre les deux, l'A40, l'A6, l'A10, des autoroutes vides, des pleins d'essence dans des stations désertes, des kilomètres de nuit où l'on n'a presque rien dit.
Pendant ces cinq heures et demie, on n'arrête pas de se demander si la charpente a vraiment cédé. Si on pourra encore sauver les pièces principales. Si les murs tiennent. On fait des plans à voix haute, des hypothèses optimistes. On se rassure mutuellement. On se trompe.
À l'arrivée, dans la lumière froide du matin de novembre, on comprend en quelques secondes que rien de ce qu'on imaginait n'était vrai.
La toiture s'est effondrée. La charpente d'origine, celle qui avait traversé deux guerres mondiales, qui avait été montée dans les années 1890, qui était l'âme du bâtiment, a brûlé puis s'est effondrée sur les combles. Les combles se sont effondrés sur le premier étage. Les murs sont noirs. Les fenêtres ont explosé sous l'effet de la chaleur. Le sol est jonché de marbre brisé et de bois calciné.

Les pompiers sont encore là. Ils ont travaillé toute la nuit. Le bâtiment était trop isolé, l'incendie trop rapide. Ils ont fait ce qu'ils ont pu.
Le jardin, lui, est intact, les arbres n'ont pas brûlé et les hortensias dorment pour l'hiver, comme ils sont censés le faire. C'est étrange de voir ça à côté du reste.
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On a pas pleuré, pas tout de suite. D'abord on a marché autour, sans rien dire, comme deux étrangers dans un lieu qu'on connaissait par cœur. Puis on s'est arrêtés. Puis on a pleuré.
Et puis, c'est étrange à raconter, il y a eu un soulagement. Pas pour le manoir. Pour autre chose. Personne n'était à l'intérieur cette nuit-là. Nos chats étaient en Haute-Savoie avec nous. Aucun être vivant n'a été blessé. Ce n'est pas rien. Quand un drame matériel se produit, on a besoin de cette base pour tenir : personne n'est mort. Le reste, on peut le rebâtir.
La conversation qu'on a eue à ce moment-là, dans le jardin, est peut-être la plus importante de notre vie commune. On la garde pour nous. Ce qu'on peut en dire, c'est qu'à la fin de cette conversation, on avait décidé.
On reconstruit.
On reconstruit parce que ce manoir a tenu cent quarante ans et qu'il ne tombera pas en deux mois. On reconstruit parce qu'on ne supporte pas l'idée que cette charpente, ces moulures, ces sols anciens disparaissent sans qu'on ait essayé. On reconstruit parce qu'à la fin, le mariage aura lieu. Plus tard. Mais il aura lieu.
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Six mois ont passé depuis cette nuit-là.
Vous avez été des centaines de milliers à nous suivre depuis. Sur Instagram, sur TikTok, sur YouTube, sur Facebook. Vous avez écrit, commenté, partagé, encouragé. On a lu chaque message. Pas pu répondre à tous, mais lus, oui. Tous.
Ces lettres, c'est notre manière de vous dire ce que les Reels et les vidéos courtes ne peuvent pas dire. Là-bas, on montre. Ici, on raconte. Là-bas, c'est rapide et visuel. Ici, c'est lent et écrit. Les deux ne disent pas la même chose.
On vous écrira chaque dimanche soir. Parfois sur le chantier, parfois sur les artisans, parfois sur les batailles d'assurance, parfois sur le jardin, qui continue de pousser pendant que nous, on essaie de préparer le futur de notre manoir, notre manoir d’Egmont. Parfois sur des choses qui nous traversent et qu'on a envie de partager seulement avec vous.
Ce sera honnête. Ce sera nous. Ce sera lent.
On commence par cette nuit-là parce que c'est par là qu'il fallait commencer. Tout ce qui suit dépend de ce qui s'est passé le 20 novembre 2025. Pas de cet incendie en lui-même. De la décision qu'on a prise dans le jardin, au matin du 21.
Bienvenue au Manoir d'Egmont.
Dimitri & David
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P.S. — Si cette lettre vous a touchés, écrivez-nous en réponse à cet email. On les lit toutes. On répondra à autant qu'on peut. C'est aussi ça, cet endroit, un échange épistolaire entre vous et nous.
