La vérité prend son temps

Nous vous avions promis de ne reparler de l'incendie que lorsqu'il serait devenu de l'histoire plutôt que du présent. Nous allons faire aujourd'hui une entorse à cette promesse, une seule, parce que beaucoup d'entre vous nous posent la même question, avec délicatesse, depuis des mois : où en êtes-vous ? Sait-on enfin pourquoi le manoir a brûlé ?

Voici ce que nous pouvons vous répondre. Et voici, surtout, ce que nous avons appris d'un monde dont nous ignorions tout.

Depuis quelques mois, la question de l'origine de l'incendie n'est plus entre nos mains, ni entre celles des assurances. Elle est entre les mains de la justice. À notre demande, un expert indépendant a été désigné par le tribunal. Sa mission tient en une phrase : déterminer la cause du feu. Pas de deviner, pas de supposer. Déterminer, méthodiquement, ce qui s'est passé dans la nuit du 20 novembre.

Il faut imaginer ce que cela signifie concrètement. Plusieurs fois par an, toutes les parties concernées se retrouvent au manoir, convoquées le même jour à la même heure. Les experts, les avocats, les représentants des entreprises qui étaient intervenues sur le chantier, les assureurs. Une quinzaine de personnes, parfois davantage, qui marchent dans nos ruines avec des dossiers sous le bras. On appelle cela une réunion d'expertise. Il y en a eu trois. La troisième s'est tenue il y a quelques jours, à la mi-juillet. Les prochaines sont déjà fixées, en septembre, puis en octobre. Entre chaque réunion, des mois. C'est le rythme de la vérité judiciaire : elle avance par saisons, comme le jardin.

Ce que nous avons découvert, c'est que la recherche de la vérité est un travail d'une minutie qui force le respect. On ne décrète pas la cause d'un incendie. On la cerne, hypothèse par hypothèse, en éliminant une à une celles qui ne tiennent pas. Chaque partie fait valoir ses arguments, chaque affirmation doit être prouvée, chaque preuve peut être contestée. C'est lent parce que c'est sérieux. Et nous préférons mille fois cette lenteur sérieuse à une réponse rapide qui ne vaudrait rien.

Mais nous devons aussi vous dire ce que cela coûte, parce que ces lettres ont toujours dit le vrai.

Une expertise judiciaire est ce qu'on appelle une procédure contradictoire. Chacun y défend ses intérêts, c'est la règle, et elle est juste : c'est ainsi que la vérité finit par émerger, frottée à toutes les contestations possibles. Nous le savons d'autant mieux que l'un de nous deux a exercé le droit, dans une autre vie. Nous connaissions la théorie.

Ce que la théorie ne dit pas, c'est ce que ce jeu fait à ceux qui ont tout perdu. Dans ces réunions, le manoir n'est pas une maison aimée. C'est un litige. Notre nuit du 20 novembre y est découpée en responsabilités possibles, en garanties, en pourcentages. Chacun tire la couverture de son côté, parce que c'est son rôle, et nous, nous sommes là, au milieu, à défendre la mémoire d'une charpente devant des gens dont certains ne l'ont jamais vue debout. Il y a des jours où l'on sort de ces réunions avec le sentiment que la vérité est une chose que tout le monde invoque et que personne n'attend avec la même impatience que nous. C'est probablement injuste envers certains. C'est exactement ce que ça fait, certains jours.

Vous nous demandez donc : sait-on pourquoi le manoir a brûlé ? La réponse honnête est : pas encore, pas officiellement, pas définitivement. L'expertise avance, réunion après réunion, et elle avance dans la bonne direction, celle de la méthode. Le jour où la cause sera établie, définitivement, nous vous l'écrirons. Ce jour-là, cette histoire sera devenue de l'histoire, et nous pourrons enfin vous la raconter en entier, du début à la fin.

D'ici là, nous retenons ceci. Nous avons passé notre vie à croire que la vérité était une évidence qui s'imposait d'elle-même. Nous découvrons qu'elle est un travail. Quelque chose qui se construit lentement, contradictoirement, contre les intérêts des uns et l'impatience des autres. La vérité, au fond, se restaure comme un manoir : avec méthode, avec du temps, et avec l'obstination de ceux qui refusent de la laisser en ruine.

Et puis il y a cette chose belle, avec la vérité, qui nous fait tenir : elle finit toujours par gagner. C'est long, c'est lent, cela ne va jamais à la vitesse de ceux qui l'attendent. Mais c'est inéluctable. Et quand elle existera enfin, officiellement, entièrement, cette vérité n'attendra qu'une chose : être partagée. Nous vous la raconterons alors dans ses moindres détails, du début à la fin, sans rien omettre. Peut-être pas dans deux mois. Peut-être pas dans quatre. Mais ce jour viendra, aussi sûrement que le manoir se relève. Et ce jour-là, ces lettres tiendront leur plus grand chapitre.

À dimanche prochain.

Dimitri & David

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