À ceux qui regardent brûler

Nous devions vous écrire, ce dimanche, sur tout autre chose. Nous avons changé d'avis en début de semaine, quand les images ont commencé à arriver de Gironde.

Vous les avez vues comme nous. Ce ciel orange en plein après-midi. Ces files de voitures quittant les villages sur ordre d'évacuation. Ces pins par milliers, ces forêts entières que le feu traverse à une vitesse que personne ne semble pouvoir arrêter. Et ces pompiers, venus de toute la France et d'ailleurs, qui se battent depuis des jours sans dormir.

Nous n'avons pas pu regarder ces images comme on regarde un journal télévisé. Les parents de l'un de nous vivent là-bas, et plusieurs de nos amis aussi. Certains ont été évacués ce weekend.

Il faut dire une chose d'emblée, parce qu'elle nous tient à cœur et que sans elle, cette lettre n'aurait aucune légitimité.

Ce que nous avons vécu en novembre 2025 n'est pas comparable à ce qui se passe là-bas. Nous avons perdu une maison. Une seule. Personne n'était à l'intérieur et aucun de nos proches n'a été menacé. Ce qui frappe la Gironde et les Landes est d'un autre ordre : les familles sont évacuées en pleine nuit, des villages entiers sont suspendus au vent, des gens qui ne savent pas, en refermant leur porte, s'ils la rouvriront un jour. Nous ne prétendons pas savoir ce qu'ils traversent. Nous serions indécents de le prétendre.

Mais il y a des choses que nous reconnaissons.

Nous reconnaissons l'attente. Ces heures où l'on ne sait pas encore, où l'on est loin, où l'on tient un téléphone en espérant qu'il ne sonne pas et en le regardant sans cesse. Nous avons fait cinq heures et demie de route dans cet état-là. C'est peut-être le pire moment de tous, parce que l'imagination fait plus de dégâts que le feu.

Nous reconnaissons l'odeur. Nous en avons écrit une lettre entière, il y a quelques semaines. Cette odeur de bois brûlé qui entre dans les vêtements, dans les cheveux, et qui ne part plus. Ceux qui rentreront chez eux dans les jours qui viennent la porteront longtemps. Ils s'en souviendront dans dix ans devant une cheminée. Personne ne les aura prévenus.

Nous reconnaissons aussi ce moment étrange, au matin, où l'on constate. Où l'on marche autour de ce qui reste sans rien dire, comme un étranger dans un lieu qu'on connaissait par cœur.

Et nous reconnaissons, surtout, ce qui vient après. La fatigue qui n'est pas physique. Les dossiers, les expertises, les courriers. La lenteur des autres. Le monde qui reprend son cours pendant que le vôtre est arrêté.

Alors qu'est-ce qu'on peut dire, honnêtement, à des gens qui vivent ça en ce moment même ?

Rien qui les aide aujourd'hui. Il n'y a pas de mots utiles pendant que ça brûle. On ne console personne pendant l'incendie, et ceux qui essaient font surtout du bruit.

Mais peut-être quelques choses pour plus tard, quand la fumée sera retombée et que le silence sera revenu. Alors les voici, sans leçon, juste parce que nous les avons apprises à nos dépens.

La première : ne décidez rien tout de suite, sauf si votre cœur décide pour vous. Nous avons décidé de reconstruire à l'aube du premier matin, et c'était juste pour nous. Beaucoup ont besoin de semaines, et c'est juste aussi. Il n'y a pas de bon délai. Il n'y a pas de bonne réaction. Ceux qui s'effondrent trois mois après ne sont pas plus faibles que ceux qui repartent au combat le lendemain.

La deuxième : ce qui vous sauvera n'est pas ce que vous croyez. Ce ne sont ni les assurances, ni les artisans, ni le courage. Ce sont les gens. Ceux qui viennent sans qu'on les appelle, qui apportent un café, qui prennent une journée de congé pour vous aider à déblayer. Nous ne savions pas, avant novembre, à quel point nous serions entourés. Cette découverte-là vaut presque ce qu'elle a coûté.

Et la troisième, la plus importante, celle dont nous sommes sûrs : ça repousse.

Pas comme avant. C'est un mensonge de dire que ça revient comme avant. Mais ça repousse. Nous avons appris cette année que la forêt landaise elle-même est née de la volonté des hommes, plantée au XIXe siècle sur des marécages que personne ne croyait cultivables. Ce qui a été fait une fois peut se refaire. Ce sera long, ce sera à l'échelle d'une génération, et beaucoup de ceux qui replanteront ne verront pas les arbres adultes. C'est exactement ce que faisaient ceux qui ont bâti nos maisons anciennes : travailler pour un temps qu'ils ne verraient pas.

Nous n'avons rien à offrir cette semaine, sinon ces quelques mots et notre pensée. À ceux qui ont été évacués et qui attendent, à ceux qui ont perdu une maison, un commerce, une forêt, des animaux. Et surtout aux pompiers, qui sont depuis des jours entre les flammes et les habitations, et à qui nous devons, nous, une part de ce qui tient encore debout chez nous.

Si vous êtes parmi ceux que le feu a touchés cette semaine, écrivez-nous. Nous savons un peu de quoi il retourne, et nous vous lirons.

À dimanche prochain.

Dimitri & David

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Ps : dans 5 jours l’inscription au lettres du mois d’Août se termine

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