
Nous vous avons promis, dimanche dernier, une histoire de voisinage un peu particulière. La voici, et elle commence demain : le 26 octobre 1440, il y a cinq cent quatre-vingt-six ans, un homme montait à la potence à Nantes, devant une foule immense. Il s’appelait Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais. L’histoire l’a retenu sous le nom de Gilles de Rais, et la légende sous un autre encore.
Il faut vous dire pourquoi cet homme nous regarde depuis l’autre côté de la rivière.
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Vous vous souvenez de Montigny-le-Gannelon, le château d’en face, et du duc de Laval qui l’acheta en 1831. Ce duc appartenait à la maison de Montmorency-Laval, une des plus anciennes familles de France, et cette maison compte, parmi ses branches du XVe siècle, celle de Gilles. Pas un ancêtre : Gilles n’a eu qu’une fille, Marie, morte sans enfant. Un cousin, très lointain, mais du même nom et du même sang. Le château qu’on voit depuis notre colline est entré, quatre siècles après lui, dans la famille de l’homme le plus terrifiant du Moyen Âge français.
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Il faut d’abord dire l’autre Gilles, celui du début, parce que c’est lui qui rend l’histoire insupportable.
Né vers 1405 dans une des familles les plus riches d’Anjou, orphelin très jeune, élevé par un grand-père sans scrupules, il hérite à vingt ans d’une fortune colossale. En 1429, il est aux côtés de Jeanne d’Arc. Il se bat à Orléans, il la suit jusqu’à Reims, et le jour du sacre de Charles VII, à vingt-cinq ans, il est fait maréchal de France. Pendant quelques mois, cet homme est un héros du royaume, le compagnon d’armes de la Pucelle, un des visages de la France qui se relève.
Puis Jeanne est brûlée en 1431, et Gilles se retire sur ses terres. Et là, quelque chose se défait. Il dépense sans mesure. Il entretient une chapelle plus somptueuse qu’une cathédrale, une troupe de chantres, des fêtes qui ruinent des provinces. Il fait monter à Orléans un spectacle gigantesque à la gloire de Jeanne, le Mystère du siège d’Orléans, qui engloutit des sommes folles. Endetté, il vend ses châteaux l’un après l’autre, se tourne vers l’alchimie, puis vers des invocations plus sombres, cherchant à retrouver par la magie l’or qu’il a dilapidé.
Et dans le même temps, dans les villages autour de ses forteresses, des enfants disparaissent.
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Le procès s’ouvre à Nantes en septembre 1440. Il y en a deux en réalité, un devant l’Église, un devant le duc de Bretagne. Les familles des villages viennent témoigner, les uns après les autres, de fils et de filles partis vers le château et jamais revenus. Gilles nie, insulte ses juges, puis, menacé de torture, avoue tout, dans des aveux publics d’une précision qui glace encore ceux qui lisent les actes. Le nombre des victimes reste discuté par les historiens, plusieurs dizaines au moins, peut-être bien davantage. Le 26 octobre, il est pendu, et son corps livré au feu puis retiré des flammes pour être enterré en terre chrétienne, parce qu’il s’était repenti. La foule, dit-on, a prié pour lui. C’est le dernier paradoxe d’une vie qui n’en manquait pas.
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Nous ne vous raconterions pas cela un dimanche soir s’il n’y avait pas la suite, qui est une histoire de récit, pas de crime.
Deux siècles et demi plus tard, en 1697, Charles Perrault publie ses Contes. Parmi eux, Barbe-Bleue : un seigneur immensément riche, une jeune épouse, une petite clé, une pièce qu’il ne faut pas ouvrir. Depuis le XIXe siècle, une tradition tenace veut que Perrault se soit souvenu de Gilles de Rais, le seigneur de Bretagne aux crimes innombrables, pour composer son ogre. Les historiens en discutent, et pour de bonnes raisons : Barbe-Bleue tue ses femmes, Gilles tuait des enfants, et il existe en Bretagne une légende plus ancienne, celle du roi Conomor, qui ressemble bien davantage au conte. Mais la tradition a gagné dans les mémoires. Pour la plupart des gens, Gilles de Rais est Barbe-Bleue, et c’est ainsi qu’il traverse les siècles : moins comme un homme que comme le monstre d’une histoire qu’on raconte aux enfants pour leur apprendre qu’il y a des portes qu’on n’ouvre pas.
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Pourquoi tout cela depuis notre colline ?
D’abord parce que cette vallée est étrangement peuplée de compagnons de Jeanne d’Arc. À dix kilomètres de nous, le château de Châteaudun a été rebâti par Jehan de Dunois, le Bâtard d’Orléans, qui chevauchait aux côtés de Jeanne lui aussi. Deux hommes qui ont partagé les mêmes batailles, et dont les noms se retrouvent, cinq siècles plus tard, de part et d’autre du Loir : l’un dans la pierre d’un château qu’il a construit, l’autre dans le sang d’une famille qui a acheté le château d’en face. Le premier est resté un héros. Le second est devenu un conte.
Ensuite, parce qu’il y a dans cette histoire la question qui nous occupe depuis que nous avons donné un nom à notre maison. On hérite d’un nom. On n’hérite pas d’un destin. Les Montmorency-Laval de Montigny portent, dans les ramifications de leur arbre, le nom le plus noir du Moyen Âge, et ils ont bâti, sur cette colline, une maison qu’ils habitent depuis près de deux siècles, avec un salon où ils accrochent les portraits de leurs femmes. Un nom n’est pas une sentence. C’est une matière, et chacun en fait ce qu’il peut.
Et enfin, parce qu’à la veille de la Toussaint, il est bon de se rappeler qu’une vallée n’est pas faite que de belles histoires. Elle est faite de tout ce qui s’y est passé, et de tout ce qu’on en a raconté ensuite. Nous avons choisi de nommer notre manoir d’après une femme que l’histoire avait oubliée. Le château d’en face est lié à un homme que l’histoire n’a jamais pu oublier. Entre les deux coule le Loir, qui ne fait pas la différence.
Demain, 26 octobre, il y aura une lumière à notre entrée. On la laissera allumée un peu plus tard que d’habitude.
À dimanche prochain.
Dimitri & David
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