Ce weekend, c’est Halloween, et nous recevons depuis quelques jours la même question, posée avec un sourire qu’on devine derrière l’écran : alors, le manoir est-il hanté ?

Les seuls bruits nocturnes du manoir, ces derniers mois, étaient ceux de la pluie sur les bâches. Mais puisque c’est la semaine où l’on a le droit, faisons le tour de ce qui, dans ce manoir, ressemblerait à une histoire de fantômes si on y croyait.

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Il y a d’abord les veufs.

Vous vous souvenez d’Alphonse Bordier, l’épicier qui fit bâtir le manoir, et d’Adolphine, dont la dot paya les murs et qui mourut avant la fin des travaux. Alphonse a vécu veuf ici, dans une maison qu’il devait à sa femme. Un demi-siècle plus tard, Edgar Oudeyer, l’agriculteur centenaire, y a vécu veuf à son tour. Deux hommes, deux époques, la même maison, la même absence. Nous l’avions écrit en souriant au printemps : cette maison semble collectionner les veufs. Relue à la Toussaint, la phrase sourit un peu moins. Ce n’est pas un fantôme, c’est pire, et c’est plus beau : c’est une maison qui a appris deux fois à tenir debout autour de quelqu’un qui manque.

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Il y a ensuite la carte postale.

Nous avons retrouvé une carte ancienne du manoir, du temps où il s’appelait encore la Colinette. On y voit la façade, les toits pointus, les cheminées. Et sur le perron, assis dans l’ombre de l’entrée, un homme. Chapeau, veste sombre, les mains sur les genoux. Personne ne sait qui c’est. Alphonse ? Un domestique ? Le photographe qui avait besoin d’une échelle humaine ? Il regarde l’objectif depuis plus d’un siècle, et nous le regardons depuis le mois dernier, et aucun de nous deux ne sait qui est l’autre. Si le manoir avait un fantôme, nous aimerions que ce soit lui : un homme assis sur le seuil, qui attend tranquillement qu’on ait fini de reconstruire sa maison.

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Il y a les lettres du placard, bien sûr. Des mots écrits il y a plus d’un siècle par des gens que nous ne connaissons pas, et que nous n’avons toujours pas lus, par choix. Une boîte de voix qui attendent. Nous vous en avons déjà parlé, nous n’en dirons pas plus ce soir, sinon ceci : la semaine d’Halloween, on hésite davantage à l’ouvrir.

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Et puis il y a le voisin.

Vous vous souvenez de Montigny-le-Gannelon, le château d’en face, et du duc de Laval qui l’acheta en 1831. Il appartenait à la maison de Montmorency-Laval, une des plus anciennes familles de France. Or cette maison compte, parmi ses rameaux du XVe siècle, un certain Gilles de Montmorency-Laval, que l’histoire connaît sous un autre nom : Gilles de Rais. Compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, maréchal de France à vingt-cinq ans, et pendu à Nantes en 1440 pour des crimes qui ont fait de lui le monstre le plus célèbre du Moyen Âge français. Une tradition tenace, que les historiens discutent, veut que Charles Perrault se soit souvenu de lui en écrivant Barbe-Bleue. Autrement dit, selon cette tradition, le château qu’on voit depuis notre colline a été acheté, quatre siècles plus tard, par la famille de Barbe-Bleue.

Nous le précisons tout de suite, parce que nous tenons à nos bonnes relations de voisinage : les Montigny d’aujourd’hui sont charmants, la châtelaine fait elle-même les visites, et il n’y a dans ce château aucune chambre dont on ne devrait pas ouvrir la porte. Du moins ne nous a-t-on pas montré de petite clé.

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Voilà. Un homme sans nom sur un perron, deux veufs, une boîte de lettres fermée, et le cousin éloigné de Barbe-Bleue de l’autre côté de la rivière. C’est tout ce que nous avons à offrir à Halloween, et aucun de ces fantômes n’en est un. Ce sont des traces, des gens qui sont passés et qui ont laissé quelque chose, un nom sur un plan, une ombre sur une photographie, une enveloppe cachetée.

Nous avons fini par comprendre ce qui distingue une maison hantée d’une maison ancienne. La maison hantée garde ses morts contre son gré. La maison ancienne les garde parce qu’on le lui a demandé. Le 1er novembre, jour de la Toussaint, nous pensons à Alphonse et à Adolphine, à Edgar, à l’homme du perron, et nous serons les premiers, depuis longtemps, à le faire dans cette maison avec la lumière allumée.

Car c’est la vraie nouveauté de cet Halloween : hier soir, samedi soir, pour la première fois depuis le 20 novembre 2025, le manoir d’Egmont sera éclairée en rouge dans la nuit. Il faudra bien plus qu’une bougie dans une citrouille pour faire plus lugubre que nous l’an dernier. Cette année, on passe du côté de la lumière.

Notre manoir n’est pas hantée. Il est habité, et depuis dix jours, il est éclairé. Il paraît que contre ça, les fantômes ne peuvent rien.

À dimanche prochain.

Dimitri & David

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