
Cette lettre vous arrive avec un jour de retard. Dimanche, nous étions en famille, et nous avons choisi, pour une fois, de ne pas allumer l'ordinateur. Le manoir nous a appris à ne pas mettre la vie en pause en attendant les conditions idéales. Il nous a aussi appris qu'une lettre du lundi vaut mieux qu'un dimanche sacrifié. La voici, avec amour, toujours.
Le voisin
Il y a quelques semaines, nous avons cherché pour vous un château disparu à Cloyes, et nous ne l'avons pas trouvé. Nous avons cherché trop loin mais nous reviendrons sur cette histoire de château disparu dans une prochaine lettre. Un autre était pourtant sous nos yeux, à quelques minutes du manoir, sur sa propre colline au-dessus du Loir.
Il s'appelle Montigny-le-Gannelon, et c'est notre voisin.
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Il faut d'abord dire que Montigny est un château qui a déjà disparu une fois.
La tradition fait remonter la première forteresse au temps de Charlemagne. On sait avec plus de certitude qu'il y en eut une au Xe siècle, une autre au XIIe, et qu'au début du XVe, au sortir de la guerre de Cent Ans, le château était si dégradé qu'on le démantela. Pendant quelques décennies, sur cette colline, il n'y eut plus rien. Une ruine. Des pierres qu'on emporte.
Et puis, vers 1495, un homme nommé Jacques de Renty décida de rebâtir. Pas à l'identique : dans un style qu'on ne connaissait pas encore ici, qui venait d'Italie, et qu'on appellerait plus tard la Renaissance. Il en reste la tour des Dames et la tour de l'Horloge, et une façade sur cour en briques roses et blanches. Ce que nous regardons aujourd'hui depuis la vallée, c'est la décision d'un homme, il y a cinq siècles, de ne pas laisser une ruine avoir le dernier mot.
Nous n'avons pas besoin de vous expliquer pourquoi cette histoire nous parle.
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Mais c'est au XIXe siècle que Montigny devient vraiment notre voisin, au sens où nous l'entendons.
En 1831, un homme achète le château. Il s'appelle Anne Adrien Pierre de Montmorency-Laval, duc de Laval, et il porte l'un des noms les plus anciens de France. Il a été ambassadeur de Louis XVIII, puis de Charles X, à Rome et ailleurs. Il a servi des rois toute sa vie. Et en 1830, une révolution emporte le monde auquel il croyait. Le roi qu'il servait part en exil. Le duc, lui, fait ce que font les hommes qui ont perdu leur monde et qui refusent de perdre leur mémoire : il se retire à la campagne, à Montigny, et il construit.
En 1834, il fait bâtir un pavillon neuf, au nord de la tour de l'Horloge, pour une seule raison : y accrocher les grands portraits des rois qu'il a servis. Une pièce entière pour la fidélité. Un homme de soixante-six ans qui, au lieu de ruminer sa défaite, ajoute une aile à sa maison pour y loger ce qu'il aime.

Nous y avons pensé longtemps, à ce pavillon. Parce que c'est exactement ce que nous essayons de faire à notre échelle : après la perte, bâtir une pièce pour ce qu'on refuse d'oublier.
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Puis il y a les femmes de Montigny, et là, vous allez sourire.
Le duc n'a pas de fils. Sa fille Charlotte de Laval-Montmorency, née en 1798, épouse en 1817 un marquis de Lévis-Mirepoix. Et c'est par elle, par cette fille, que le château passe à la famille qui l'habite encore aujourd'hui, près de deux siècles plus tard. Montigny est resté dans la même lignée depuis 1831 parce qu'une femme l'a porté d'une famille à l'autre.
Il existe au château un salon qu'on appelle le salon des Dames. On y a accroché les portraits des femmes de la famille. Toutes. Génération après génération. Nous vous avons écrit, il y a quelques mois, que notre manoir était une maison de femmes effacées, payée par Adolphine, nommée d'après Septimanie, deux femmes que l'histoire avait rangées dans les marges. Le château d'à côté a fait le choix inverse depuis longtemps : il a mis ses femmes aux murs.
Nous avons trouvé cela beau, et un peu vexant. Ils avaient deux siècles d'avance.
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Une dernière chose, et c'est peut-être la plus étrange.
En 1879, un des descendants fit refaire toute la façade côté Loir dans un style néo-gothique, par un élève de Viollet-le-Duc, parce qu'il la trouvait, dit-on, pas assez imposante. Onze ans plus tard, en 1890, à quelques minutes de là, un épicier parisien nommé Alphonse Bordier faisait sortir de terre notre manoir.
La même décennie. La même vallée. Sur une colline, un marquis qui refait un château pour qu'il en impose davantage. Sur l'autre, un commerçant qui bâtit une maison pour y être heureux. Les deux hommes ont sans doute vu les mêmes échafaudages, croisé les mêmes charretiers, peut-être acheté leurs briques aux mêmes fours. Ils n'ont jamais eu la même vie. Mais ils ont eu, au même moment, le même geste : bâtir, ici, pour durer.
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Nous connaissons les propriétaires actuels de Montigny. Nous avons même eu le privilège d'une visite guidée par sa propriétaire, oui, sa propriétaire, une descendante de Charlotte. Décidément, cette vallée s'obstine à être tenue par des femmes, et on commence à croire que ce n'est pas un hasard. Nous la saluons depuis notre chantier. Deux collines, deux maisons, la même rivière en bas.
Montigny a été détruit et rebâti. Il a perdu son monde en 1830 et s'est agrandi en 1834. Il a traversé cinq siècles en changeant de visage sans changer d'âme. Quand nous doutons, certains soirs, il suffit de regarder dans sa direction. Le voisin a déjà fait tout ce que nous essayons de faire. Il lui a juste fallu un peu plus de temps.
À dimanche prochain.
Dimitri & David
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P.-S. — Le Tome IV des Lettres, « Les Racines », est complet. Quatre lettres, le village d'avant le manoir, l'écrivain qui est passé par ici, le père de celle qui a donné son nom à la maison, et ce voisin d'aujourd'hui, plus une lettre inédite qui n'existe que sur papier, sur la terre même dont nos murs sont faits.
Il part début octobre chez les membres du Club des Lettres d'Egmont, imprimé et gaufré en relief, avec la photographie, la vignette et la surprise du mois. Pour le recevoir, il faut être inscrit avant le 1er Octobre. Rien ne change pour vous si vous restez ici : la lettre du dimanche, ou du lundi, reste gratuite et fidèle.
