Les comptes du 20
Nous sommes le 20. Et depuis dix mois, ce chiffre ne passe plus inaperçu chez nous : c'est un 20, en novembre, à onze heures du soir, qu'un téléphone a sonné dans la Haute-Savoie. On ne décide pas de ces choses, une date s'installe en vous et revient chaque mois, sans qu'on la prie, avec la régularité d'une facture.
Mais ce 20 de septembre est particulier, parce que trois horloges s'y croisent, qui ne mesurent pas la même chose.
La première dit un an : c'est ce mois-ci, en septembre 2025, que nous signions chez le notaire. La deuxième dit dix mois : depuis l'incendie, jour pour jour. La troisième ne compte pas en arrière mais en avant, et c'est la première fois qu'une horloge fait ça dans nos vies depuis longtemps : trois semaines et demie avant le 14 octobre, le jour où le manoir nous sera rendu.
Un an derrière. Dix mois de traversée. Trois semaines devant. Ce dimanche, nous avons eu envie de faire les comptes.
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Ce que nous avons perdu tient en quelques lignes, mais chaque ligne est lourde. Un toit. Une charpente de 1890. Des plafonds, des parquets. Une année qui devait être celle des rideaux et des lustres et qui a été celle des réunions d'expertise. Une certaine insouciance, celle des gens à qui il n'est encore rien arrivé. Un mariage à la date prévue.
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Ce que nous avons, en revanche, tient mal sur une page, et c'est ce qui nous a surpris en l'écrivant.
Il y a un an, nous avions acheté un Manoir. Aujourd'hui nous savons qui l'a bâti, et avec l'argent de qui. Alphonse pesait du café, Adolphine a payé les murs et n'y a jamais dormi. Nous ne connaissions pas leurs noms en signant ; ils font maintenant partie de la famille.
Il y a un an, le Manoir s'appelait la Colinette et nous l'ignorions. Aujourd'hui il porte le nom d'une femme qui écrivait à un roi.
Il y a un an, nous ne savions pas qu'un berger de ce village avait fait marcher des milliers de gens vers Jérusalem, que Zola avait pris des notes sur son marché, que le château d'en face avait été détruit et rebâti avant nous. Nous avions acheté 420 mètres carrés. Nous habitons aujourd'hui une vallée et huit siècles.
Il y a un an, il n'y avait pas de lettres. Ni celles du placard du bureau, que nous n'avons toujours pas lues, ni celles-ci, que nous vous écrivons chaque dimanche depuis le printemps. Il y a un an, vous n'existiez pas dans nos vies. Vous êtes aujourd'hui des milliers à lire ces lignes, des centaines à nous répondre, et quelques centaines à ranger nos lettres dans des boîtes, pour qu'elles durent plus longtemps que nous.
Il y a un an, il n'y avait pas de briques signées, pas d'entrée terminée, pas de date à attendre.
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Voilà le paradoxe qui nous tient depuis quelques jours : le manoir que nous avons acheté il y a un an n'existe plus. Et celui que nous avons aujourd'hui est bien plus grand.
Pas en mètres. En profondeur. Il a une histoire qu'on connaît, des voisins qu'on salue, des morts qu'on nomme, des lecteurs qui l'aiment sans l'avoir vu. Nous pouvons dire ceci : nous ne sommes plus les mêmes propriétaires, ce n'est plus la même maison, et les deux changements vont dans le même sens.
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Et puis il y a la troisième horloge, celle qui avance.
Ces trois dernières semaines avant le 14 octobre ont une saveur étrange. Nous sommes comme des gens qui attendent devant leur propre grille. On prépare et on fait des listes. On marche dans le jardin en regardant les fenêtres comme on regarde quelqu'un qui va se réveiller. Pour la première fois depuis dix mois, nous attendons quelque chose qui n'est pas une réponse, une conclusion ou un courrier. Nous attendons un jour.
Nous n'allons pas tout vous dire ce soir. Mais nous pouvons vous promettre ceci : dimanche prochain, dans cette lettre, nous vous annoncerons une grande nouvelle. Une vraie. Celle que nous attendons depuis la nuit du 20 novembre, et que vous attendez avec nous depuis le premier dimanche. Nous l'avons apprise cette semaine, nous la gardons sept jours, le temps qu'elle devienne officielle, et nous vous la dirons ici avant partout ailleurs.
Un an derrière. Dix mois de traversée. Trois semaines devant.
Le 20 novembre continuera de revenir chaque mois, et un jour il ne fera plus mal. Mais nous avons compris quelque chose ce 20 septembre : c'est la première fois que le 20 nous fait regarder devant.
À dimanche prochain, cette fois ci, vous avez une raison de plus de ne pas le rater.
Dimitri & David
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P.-S. — Les inscriptions seront closes dans 10 jours pour Le Tome IV, « Les Racines », ne loupez pas ce morceau d’histoire d’exceptionnel.
