
Un autre 20 novembre
Nous vous avions promis une grande nouvelle. La voici, et nous la disons simplement, parce que les grandes nouvelles n'ont pas besoin d'adjectifs.
Le 14 octobre, les travaux reprennent au manoir officiellement, l’expertise judiciaire est terminée.
Depuis dix mois, nous vous attendez, tout comme nous, la reprise des travaux du Manoir. À partir du 14 octobre, le manoir est à nous, tout entier, et le chantier de la reconstruction commence pour de bon. Nous vous raconterons les premiers jours dans les lettres qui viennent. Ce soir, nous voulions seulement vous le dire, à vous d'abord, comme promis.
Nous voulions aussi vous remercier d’être la après tout ce temps.
Et puisque nous voilà à quelques jours de recommencer, nous avons eu envie de vous raconter une autre maison qui a recommencé. Elle a brûlé un 20 novembre, elle aussi.
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Le 20 novembre 1992, vers onze heures du matin, un incendie se déclare dans la chapelle privée du château de Windsor, la résidence préférée de la reine d'Angleterre. Un projecteur défectueux, une tenture trop proche, et en quelques heures le feu gagne la grande salle Saint-George et toute une aile du château. Deux cent vingt-cinq pompiers de sept comtés se relaient pendant quinze heures. Le personnel forme des chaînes humaines pour sortir les tableaux, les meubles, les porcelaines ; la cour du château se remplit de Van Dyck et de Rubens posés sur les pavés. Le feu est éteint à deux heures et demie du matin. Cent quinze pièces sont détruites ou ravagées. Personne n'est mort.

Ce 20 novembre 1992 était aussi, à l'heure près, le quarante-cinquième anniversaire de mariage de la reine et du prince Philip. Un biographe a écrit plus tard que le feu semblait résumer l'année entière, que la reine elle-même appela, quatre jours plus tard, son « annus horribilis ». Nous avons lu cela avec une attention particulière car nous savons ce que c'est qu'une année dont on ne veut plus se souvenir, et un manoir qui brûle sur la date d'un amour.
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Il fallut décider, d'abord. Restaurer le château tel qu'il était le 19 novembre 1992, la veille du feu, ou accepter que quelque chose de neuf naisse dans les cendres ? On choisit les deux. La plupart des salles furent rendues à leur apparence d'avant, au détail près. Mais là où se trouvait la chapelle, à l'endroit exact où le feu avait pris, on ne rebâtit pas la chapelle. On créa une pièce nouvelle, un vestibule octogonal qu'on appela le Lantern Lobby, la salle de la lanterne. Le lieu de la blessure devint le lieu de la lumière. Et la grande salle Saint-George reçut une charpente entièrement neuve, en chêne vert, dessinée par un architecte vivant, la plus grande charpente de ce type construite en Angleterre depuis le Moyen Âge.

Il fallut payer, ensuite. On estima les travaux entre vingt et quarante millions de livres, et pour la première fois de son histoire, la famille royale ouvrit Buckingham Palace aux visiteurs pour financer la restauration. Une maison en payait une autre. Le public, en visitant l'une, relevait la seconde.
Il fallut du temps, enfin. On annonça dix ans, il n’en fallut que cinq. Et la date de fin officielle des travaux fut fixée, délibérément, au 20 novembre 1997 : cinq ans jour pour jour après le feu, et le jour des noces d'or de la reine et de son mari. La maison qui avait brûlé le jour de leur anniversaire fut rendue le jour de leur anniversaire, cinquante ans après le mariage. On donna une grande fête dans les salles restaurées.
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Nous ne sommes pas une famille royale. Notre chantier ne fera pas la couverture des journaux du monde entier, et personne n'ouvrira de palais pour nous. Mais en lisant cette histoire, nous avons reconnu chaque étape de la nôtre comme dans un miroir légèrement agrandi. La nuit où l'on sort ce qu'on peut et le matin où l'on compte ce qui reste. La question de savoir s'il faut rebâtir à l'identique ou laisser le feu écrire quelque chose de neuf, et la réponse que nous avons trouvée sans le savoir, la même que la leur : les deux. Garder ce qui peut être gardé. Et à l'endroit exact de la blessure, mettre de la lumière.
Et puis cette idée, qui nous accompagnera le 14 octobre : ils avaient fixé la fin des travaux sur une date de mariage. Nous ne savons pas encore quand notre chantier finira, et nous nous méfions des plans faits à voix haute. Mais nous savons pour quoi il finira, car il y a des maisons qu'on rebâtit pour y vivre, et celle-ci, nous la rebâtissons pour y dire oui.
Windsor a brûlé un 20 novembre et a rouvert un 20 novembre. Nous n'irons pas jusqu'à promettre la même symétrie. Mais nous avons décidé, ce soir, que le 20 novembre cesserait un jour d'être la date de l'incendie, et deviendrait la date de quelque chose d'autre. Il nous reste à décider quoi. Nous avons deux ans pour y penser, et un chantier à ouvrir le 14.
À dimanche prochain et bienvenu dans la reconstruction du Manoir d’Egmont
Dimitri & David
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P.-S. — Les inscriptions seront closes dans 72h heures pour Le Tome IV, « Les Racines », ne loupez pas ce morceau d’histoire d’exceptionnel.
